Elle│Harcèlement sexuel dans les coulisses de l’Assemblée

Harcèlement sexuel dans les coulisses de l’Assemblée

Et si l’affaire DSK avait levé le voile sur le sexisme ordinaire dans la vie politique française ? Les assistantes parlementaires, en première ligne, se sont confiées à Catherine Robin.

Enquête.

« Etes-vous très, très disponible ? » Lorsque. en 1997, Séverine Tessier négocie son embauche en tant qu’assistante parlementaire auprès d’un député socialiste, elle est loin d’imaginer l’équivoque de la question. Elle a alors 22 ans, est fraîchement diplômée en AES (administration économique et sociale) et accomplit un rêve en rejoignant l’Assemblée nationale, passionnée qu’elle est de la vie parlementaire. La voilà enfin au cœur de la chose publique qu’elle ne savait pas spécialement portée sur la chose tout court. « J’ai vite déchanté », dit-elle. Rapidement en effet, le député en question dépasse les limites de la banale courtoisie pour sombrer dans le sexisme ordinaire. « Ce n’était pas du harcèlement à proprement parler car je n’ai jamais subi de chantage à l’emploi, mais c’était tous les jours des allusions à mon physique, des sous-entendus sexuels ou des blagues bien lourdes. » Jusqu’à la remarque de trop. « J’étais dans un ascenseur avec le député et l’un de ses invités. Et il dit pour la énième fois : « C’est vrai qu’elle est ravissante, mais le problème c’est qu’elle ne veut pas. » Là, je lui ai répondu sérieusement : « C’est normal, tu n’es pas assez riche pour moi. » Pas vraiment élégant mais ça a marché et il m’a enfin lâchée. »

Certes, l’Assemblée nationale n’est pas un lupanar. Mais il n’empêche, « il y a une longue tradition parlementaire qui mêle vantardise, gaudriole et frénésie sexuelle », écrivaient, en 2006, Christophe Deloire et Christophe Dubois dans leur livre « Sexus Politicus » (Albin Michel). II a donc fallu l’affaire DSK pour (enfin ?) libérer la parole et voir apparaître dans la presse des témoignages d’élues et de ministres décrivant le machisme quotidien sous les ors de la République. Ce qui n’a pas manqué de faire ironiser certains : « Pourquoi ces élues n’ont-elles pas parlé plus tôt ? Si elles ne le font pas alors qu’elles sont en position de pouvoir, qui le fera ?  » Sûrement pas les assistantes parlementaires. Véritables travailleuses de l’ombre, ces assistantes — les deux tiers sont des femmes – Sont les plus proches collaboratrices des députés et sénateurs. Leur tâche est très variable d’un parlementaire à l’autre : parfois secrétaires, parfois chargées de communication, parfois encore en charge de travaux législatifs. Parce qu’elles dépendent entièrement du député dont elles sont salariées, elles sont en première ligne pour observer (et subir) le machisme et le harcèlement. Des exemples ? Ils Sont légion, n y a cette jeune femme à qui son député demande « quelle est la couleur de ta culotte ? », une autre qui supplie ses collègues de l’appeler tous les quarts d’heure pour être sûre d’être secourue en cas d’agression, une troisième qui évite de se retrouver dans le même ascenseur qu’un certain sénateur pour éviter regards lubriques et remarques concupiscentes, ou encore celle qui contrarie son député en refusant son invitation à goûter aux plaisirs échangistes…

« J’ai dû accompagner le député pour lequel le travaillais en voyage à l’étranger. Les remarques ont commencées à l’aéroport, raconte Emmanuelle (36 ans). « Si tu acceptais, tu aurais tous les rouges à lèvres Chanel que tu veux », m’a-t-il lancé. Comme si j’avais fait six ans d’études pour me retrouver à vendre mes fesses contre un rouge à lèvres ! Au bout de quelques jours, nous devions faire un point dans la suite que le député occupait à l’ambassade oh nous logions. J’entre à l’heure dite et, là, il me dit de me mettre à l’aise et de prendre une douche. J’ai serré les poings et j’ai fait cette remarque : « Que dirais-tu si ta fille se retrouvait à ma place ? » Ça l’a calmé. J’ai été licenciée à notre retour en France. » Edith a tenu le temps qu’elle a pu, harcelée quotidiennement par son député à coups de compliments déplacés et de cadeaux toujours refusés. Lors d’une mission en Afrique, le parlementaire croit qu’elle a eu une aventure avec quelqu’un sur place. Puisqu’elle s’obstine à se refuser à lui, il décide de ne plus lui adresser la parole.., jusqu’à son licenciement. Par la suite, l’élu a voulu faire preuve de bonne volonté en engageant un homme.., qu’il a viré après sa période d’essai pour reprendre aussitôt une jeune femme. Une situation qui serait drôle si elle n’était pas pathétique.

Des histoires comme celles-là, Jean-François Cassant, secrétaire général de l’Union syndicale des collaborateurs parlementaires (USCP), en entend régulièrement. Sur son bureau, « une vingtaine de dossiers sont ouverts concernant des cas de harcèlement moral et sexuel ainsi que des licenciements abusifs. Et je ne parle pas des démissions sèches ». Et leur nombre n’est pas négligeable, comme si les victimes de harcèlement préféraient partir plutôt que parler. Pourquoi cette omerta ? Clémentine (assistante parlementaire d’une sénatrice de gauche) confie : « Face aux remarques sexistes, je ne réponds pas. Je reste pétrifiée. Deux minutes après, je me dis que j’aurais dû réagir mais c’est trop tard. Bien souvent, il s’agit de personnes d’un certain âge qui ont exercé de hautes fonctions et il n’est pas facile de les renvoyer dans les cordes. Et puis on sait que, si on l’ouvre, c’en est fini d’une éventuelle carrière politique. » « L’homme, ou la femme, politique a l’avenir de ces assistantes parlementaires entre ses mains, car leur emploi ne dépend que de lui, estime Jean-François Cassant. Elles ont un statut précaire. Les députés peuvent les licencier du jour au lendemain. En faisant jouer la clause de confiance, il leur suffit d’invoquer n’importe quel prétexte pour se débarrasser d’une assistante récalcitrante. »

Pour rompre le silence, Séverine Tessier avait lancé, au début des années 2000, un réseau informel baptisé les « insistantes parlementaires », sur le modèle des Chiennes de garde. « Ça m’a valu une sacrée curée lorsque « Le Monde » a sorti un article titré « Les assistantes parlementaires en ont marre de servir le café ». Des collègues m’ont reproché de discréditer la profession et d’alimenter l’antiparlementarisme. Sauf que, loin d’être dans l’anecdote, l’article pointait un vrai   malaise : les disparités salariales entre hommes et femmes et surtout, le harcèlement sexuel. Mais il est vrai que dénoncer, cela faisait tache dans l’antre de la démocratie, en plein examen de la loi sur l’égalité professionnelle ! » A l’époque, certains n’avaient pas supporté cette remise en cause. Et, aujourd’hui, les voix ne manquent pas pour dire que les femmes ont aussi leur part de responsabilité dans le machisme ambiant. Ancienne collaboratrice du groupe UMP à l’Assemblée, Delphine Guerlain met en garde : « Je ne nie pas qu’il existe un certain sexisme en politique, mais ce n’est pas la caricature qu’on en donne aujourd’hui. En presque huit ans de vie parlementaire, j’ai été confrontée à deux propositions un peu lourdingues. Il suffit de les rembarrer fermement pour être tranquille. » « Il est vrai que des femmes sont prêtes à entrer dans le jeu de la séduction, avance Séverine Tessier. Du coup, certains hommes y voient une porte ouverte et se croient tout permis. »

Où s’arrête la séduction, où commence le harcèlement ? La frontière est parfois ténue. « Le harcèlement commence quand l’homme est insistant alors que la femme dit non, estime l’historien Christian Delporte, auteur d' »Une histoire de la séduction politique » (Flammarion). Il ne faut pas oublier que le verbe séduire vient du latin « seducere », à savoir détourner du bon chemin, corrompre. Jusqu’au XIXe siècle, la séduction avait un côté diabolique avec l’idée de domination. A partir du XXe siècle, elle s’inscrit dans la réciprocité. » Une évolution sémantique que tous les politiques n’ont visiblement pas encore bien intégrée.

C. Rob.

N.B. : les prénoms ont été modifiés.

ELLE│10 JUlN 2011

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À propos de USC UNSA AN

Union syndicale des collaborateurs parlementaires de l'Assemblée nationale, affiliée à l'Union syndicale des syndicats autonomes A

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